Paysages intérieurs

Tant d’années à accompagner la marche des nuages et côtoyer « sous les vagues, la mer dressée »! Sait-il seulement quel paysage a commencé, intérieur ou extérieur, à s’emparer de l’autre ? Et pourquoi cette traversée est aussi la nôtre ?

Du Cotentin, « pays de commencement », il livre l’espace, les lignes, la lumière et les matières, une géographie abstraite, un passage entre nos mondes et les siens. L’ailleurs est là, tapi dans les gris : lignes d’horizon où poser l’esprit conduit de sillons en signes, textures de mer et de ciel où plonger corps et âme, espace de liberté …
Il y a de la nuée mystique dans ces nuages, de l’Esprit dans la matière, de la grandeur à cette Nature. Gilles noue avec l’Histoire de la peinture et des philosophies.

Comment ne pas songer, alors, à ces mots de Friedrich devant la puissance du paysage naturel : «Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu'il voit en face de lui, mais aussi ce qu'il voit en lui. » ?

On pense au Richter des premiers paysages marins (1968-70), désireux de « faire encore du Casper David Friedrich aujourd’hui », et à celui des Nuages (1970), puisde Marine (1998), Richter qui brouille la limite entre ce qui est photographié et ce qui est peint. Une connivence avec les Paysages de Gilles.

Et survient Rothko ! Son expressionnisme abstrait, ses grands rectangles flottants aux contours flous, ses plans de couleurs superposés,  ses blancs vibrant des teintes du dessous, ses effets de masses… Quelque chose dans la forme, quelque chose dans le fond …

Comparer le photographe au peintre, c’est dire sa marge de recréation.
Gilles est porté par le paysage, pas par le hasard. Ses Paysages intérieurs sont des constructions mentales. Elles préexistent au cliché, obéissent à un vocabulaire : même cadrage large, même séparation de l’espace de part et d’autre d’une horizontale, même vocation à étager des surfaces plutôt qu’à hiérarchiser des plans, mêmes camaïeux de gris étouffant la couleur pour libérer les matières, mêmes profusion de courbes redessinées par la lumière, et quelques traces, parfois, à valeur de signes.
Grande absente : la verticale.

En art, la loi des séries consiste à répéter une quête pour réussir à en montrer l’objet.
Les Paysages intérieurs imprimentune volonté d’équilibre, d’épure et d’ordre, servie par le point de vue géométrique autant que par la sensualité des lumières qui enveloppent les Eléments comme pour les retenir de déborder !

On t’imagine, Gilles, égrainant les heures du jour, l’objectif à distance de ton immense fragment de réalité,  évitant soigneusement la trace des hommes (la verticale ?), occupé à inventer l’espace- temps qui figurerait ta Nature.  
Quête de paix sans illusion.
Mais belle !

Texte : Viviane Motard, Conseillère pédagogique en arts visuels, Paris

 

 

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